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Texte critique : Version longue

Pascal Chirol et Yanis Perez ont conçu et produit un logiciel d’un genre singulier nommé Easy-Design
1. Easy parce qu’il est facile d’accès et d’usage, Design parce qu’il produit selon un choix paramétrable un design graphique selon un cahier de tendances et de styles pré-déterminés.

Une fois l’application lancée, on a la sensation de manipuler un des logiciels phares de l’image numérique, le look and feel est aussi réussi dans son ergonomie qu'agréable d’usage. Les menus, réduits au minimum nous centrent sur l'objectif de l'application : générer des états graphiques temporaires, faisant état d’un processus éphémère de production, et qui s’inspirent - ou faut-il dire plagient ? - de grandes figures du design graphique contemporain. On pourrait qualifier par d’autres termes la production propre à ces générateurs qui produisent des occurences, renouvellent, réactualisent des formes, variant leur taille, leur localisation, leur couleur.

Ces états produits à volonté par le dispositif, un collectif de poètes électroniques
2 les ont appelés pour leurs compte des transitoires observables insistant par là sur le caractère dynamique et volatile des formes produites, qu’elles soient plastiques ou textuelles.

Les options de l’environnement Easy Design permettent de choisir un format d’affiche, des familles typographiques, et des styles à chaque fois préréglés mais ajustables. Cet aspect du travail aura demandé aux auteurs une analyse très fine des codes visuels propres à chacun des designers dont le style a été modélisé et stocké dans une base de règles.

Les styles Maeda sont étonnants de justesse, ils réalisent ou faut-il dire extraient des dominantes, des constantes, affinées depuis plusieurs années par l’artiste et designer John Maeda, jusqu’à composer son style si singulier. Opacités et transparences, duplications, multiples, orientations, registre chromatique, placement dans la page, typographies, bref, toute une game de variétés
d’affects et de percepts dont Gilles Deleuze & Félix Guattari disent qu'elles sont les constituantes de l'art
3.

Le plan de composition de l’art est complémentaire selon eux, de celui de la philosophie, qui passe par la variation ; et de celui des sciences qui passe par la variabilité. Cet ensemble “philosophie, art, science” est nommé chaoïdes
4 par les deux penseurs, mettant en lumière l’idée que tous affrontent le chaos, en rapportent et construisent, chacun à leur manière un chaosmos, un chaos composé, terme emprunté à Joyce pour qualifier un chaos “organisé”.
La génération est un art difficile : elle renvoie comme un miroir l’auteur à ses travers : manies, astuces, et jusqu’à ses recettes. Elle paraît pouvoir devenir un outil de plus dans la panoplie du créatif… Mais pourquoi un programme ne fait-il pas déjà du design automatisé un mode de production commun ? Peut-être parce qu’aucun programme ne peut se substituer à l’acte de design comme à un acte essentiellement créatif. Pacre que faire acte de design c’est produire une pensée en acte à travers un agencement de signes qui jouent avec les codes contemporains. Cette forme de sensibilité n’est vraisemblablement pas encore modélisable.

Ce qui fait tout l’intérêt de Easy Design est peut-être sa capacité à produire un design crédible, pas nécessairement à chaque tirage, mais la machine ne fatigue pas à produire d’autres images selon de subtiles changements de paramètres, à volonté, et indéfiniment. Il en sortira bien – au moment voulu - l’image acceptable dans un style donné. Entendons-nous sur le terme de design
crédible : il ne s’agit pas à travers ce logiciel de remplacer les designer dont l’écriture est modélisée, mais bien plutôt de tenter de montrer – avec un humour certain - de quoi sont faites chacune de ces écritures visuelles.

La force d’EasyDesign tient pour une large part dans sa dimension de révélateur, d’outil analytique, ce qui le transforme aussitôt en un puissant dispositif critique. Il pousse chaque style dans ses retranchements, jusqu'au maniérisme, jusqu'à l'outrance, mais parfois aussi au seuil du distinctif : on ne sait jamais dans quelle
mesure l’image générée est un effet du programme ou d'une analyse critique des auteurs... ou d'une subtile alchimie des deux… Un programme, rappelons le est une série d'instructions opératoires codées par des êtres de langages. Il est donc avant tout constitué de pensée à l’oeuvre.

De nombreux auteurs ont déjà produit des dispositifs génératifs en littérature. Jean-Pierre Balpe parmi les premiers en France s’est vu attirer les foudres d’auteurs classiques qui voyaient en lui l’ange noir qui allait anéantir la littérature. En écrivant à la manière de luimême
5 ou d’autres amis poètes 6, ses dispositifs avouent essentiellement une limite : ne pas pouvoir se libérer de l’auteur. Ils affichent en même temps qu’une sorte de virtuosité infinie, leur incapacité à sortir du modèle du monde qui les contraint, et ceci malgré l’illimité des possibles génératifs.

Loin de supprimer l’auteur, la génération vient occuper la place d’une méta-écriture, et donner l’occasion aux artistes qui s’en emparent, la possibilité de décupler leurs forces pour produire des ensembles langagiers et plastiques aidés de la machine. L’heure est ici, selon les mots même de Marcel Duchamp, au ready-made aidé. Mais cet aspect rejoint également les constats faits par Yves Michaud avec un “art à l’état gazeux”
7, mais aussi par Nicolas Bourriaud avec un art de “post production” 8 où il s’agit moins de construire et d’inventer de
nouvelles formes que de faire jouer dans un contexte nouveau celles qui existent et qui composent notre culture. Il s’agit moins de produire des formes que des “relations comme formes”
9, c’est-à-dire des dispositifs de saisie, de jeu et d’expérimentations des formes culturelles dans lesquelles nous baignons, pour les tenir à distance enfin critique, celle qui permet de voir ce qui se joue d’actuel et de devenirs.

Easy Design est devenu au fil de ses versions une base de connaissance en design, jouable et crédible en même temps qu’un outil pédagogique et critique novateur. Il est également sur la voie riche et complexe du software art parce qu’il excède les dimensions de l’outil en offrant à son utilisateur le contexte d’une réflexion anthropologique et esthétique en prise avec notre monde
contemporain.

Luc Dall’Armellina
http://lucdall.free.fr – lucdall@free.fr
le 22 novembre 2005

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Voir : http://www.easydesign.fr

Collectif composé entre autres de Antoine Schmit, Alexandre Gherban, Jean-Pierre Balpe, Philippe Bootz, Voir : http://transitoireobs.free.fr

Gilles Deleuze & Félix Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ? Ed. De Minuit, Paris, 1991

Manola Antonioli, « Chaoïde », in Le vocabulaire de Gilles Deleuze sous la dir. Robert Sasso et Arnaud Villani, Les Cahiers de Noesis n°3, Printemps 2003, p. 55.
   
 
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Jean-Pierre Balpe, Un roman inachevé, roman génératif sous Hypercard™, Paris, 1994

Jean-Pierre Balpe et Jacopo Baboni Schilingi Trois mythologies et un poète aveugle,
musique pour un spectacle poétique et musical conçu, pour Voix soliste Soprano, duo de percussions et claviers, Percussions, piano, dispositif électro-acoustique. Commande Ircam et Biennale Internationale des Poètes en Val-de-Marne Assistant(s) : Générateur de textes : Jean-Pierre Balpe. développement du générateur de textes: Soufiane Bouhayi et Peter Hanappe. Coordination scientifique : Gérard Assayag et Peter Hanappe.
Interprètes : Donatienne Michel-Dansac (soprano), Eve Payeur (percussion), Jean-Marie Cottet (piano)
Lecture des textes: Jean-Pierre Balpe, Henri Deluy, Joseph Guglielmi.
Durée :70 minutes. Editeur Suvini Zerboni, Milano, Italie.
Création : 14 novembre 1997, Espace de projection de l'Ircam, Paris.

Yves Michaud, L'art à l'état gazeux, Ed. Stock coll. Les essais, Paris, 2003

Nicolas Bourriaud, PostProduction, Presses du Réel, 2003

Jean-Louis Boissier, La relation comme forme, Ed. Mamco Genève, 2004
 
       
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